A) Me. Benoît Montgrain
1962 (47 ans déjà) à l’école primaire Marie-Victorin à Sillery, banlieue de Québec, je fais ma 4ième, 5ième et 6ième année. Je fais la connaissance d’un élève différent des autres portant des grosses lunettes reliées à des appareils auditifs et qui marche plus difficilement. Qu’à-t-il donc? Sans connaître ce qu’il a, je réalise bien que sa capacité intellectuelle n’est pas atteinte.
Étant donné qu’il participe moins aux turbulentes récréations, bien qu’il essaie très fort, il étudie davantage et devient un adversaire redoutable pour les premières places. Autre constat, il ne semble nullement ennuyé par son handicap et est respecté de ses collègues plutôt que ridiculisé comme si sa propre réaction était la cause de la nôtre.
Je me souviendrai toujours lors des jeux physiques qu’il n’avait aucune peur de tomber, s’égratigner et de continuer. Il faisait partie de l’équipe. Il n’y avait pas d’apitoiement.
B) Dr. Claude Asselin
Denys, c’était Menou. Quand Denys parlait du devant de la classe, on entendait à l’arrière menou, menou, menou... Menou est devenu son surnom. Ce surnom a vite été associé à l’ours de AetW, les fabriquants de burgers. Il y avait la petite chanson : Menou menou, tou tou de dou, ou s’approchant. L’ours, à nos yeux, était sympathique. Et Denys aussi. Beaucoup.
Denys, c’était l’appareil. La combinaison lunettes et appareil auditif. D’un côté les lunettes des années 60, qui prenaient le plus de place possible dans sa figure (à mon souvenir). Les lunettes d’un intellectuel, comme Brad, la marionnette des Sentinelles de l’air. De l’autre, l’appareil auditif que Denys ajustait régulièrement, qu’on entendait ciller de temps en temps, et qui faisait vraiment fin du vingtième siècle. J’ai vu rarement Denys sans son appareil. Quand cela arrivait, j’étais impressionné de la combinaison lunettes-appareil auditif déposé sur un banc, par exemple dans les vestiaires du gymnase. Le visage de Denys se dénudait, et Denys rajeunissait de dix ans. L’appareil faisait partie de Denys. Tout simplement.
Denys, c’était les gestes et les mains. Les mains larges. Les gestes pas toujours coordonnés. Les mains qui fendaient l’air selon l’humeur et la passion. Les mains qui prenaient toute sorte de formes, des serres, des lames, des volutes. Des mains qui montraient de la joie, de la peine, de la passion pour tous les sujets. Des mains qui parlaient. Les mains et les gestes exprimaient Denys. Toujours.
Denys, c’était le rire, ou le rire étouffé. D’abord, on sentait le corps se modifier : les mains s’agitaient, la figure changeait de couleur, le sourire apparaissait, la bouche s’ouvrait, mais pas de son tout de suite. Comme si Denys faisait durer le plaisir. Ensuite, le son sortait. Ce n’était pas un rire commun. Mais c’était un rire. Profond. Qui commençait et se terminait. Rire rarement en cascade. Ce qui était particulier, c’était que tout son corps riait. Denys était attachant. Denys était respectueux de tous. Comme nous tous, Denys voulait être aimé. Et il y réussissait. Le rire exprimait la passion de Denys. Pour la vie.
Je me souviens du professeur Gamache. Un enseignant stoïque devant le brouhaha de la salle de classe et 30 élèves qui ont peu d’intérêt pour l’art. Un professeur respectueux, intéressé et intéressant, qui nous avait parlé de l’homme de la renaissance : philosophe, humaniste, artiste, scientifique. Je crois que Denys était un homme de la renaissance : poète et journaliste à ses heures, avide de connaissances et de lectures de toute sorte, curieux au niveau scientifique, autant au niveau cosmique (il est allé dans l’ouest du Canada pour observer des éclipses) que biologique (je pense à notre travail sur la croissance des pois...). Denys, c’était le goût de connaître, la curiosité et la passion d’expliquer. La communication et le plaisir de communiquer.
Dans les années ’70, il y avait trois fois moins d’hindous, deux fois et demi moins de québécois, trois fois moins d’autos. On ne parlait pas ou si peu d’alcool au volant, d’accommodement raisonnable, de violence conjugale, de décrochage scolaire. Ou de handicap. J’ai été surpris quand Denys m’a demandé d’écrire un texte pour un livre décrivant entre autre comment il a pu surmonter son handicap. J’ai fouillé dans ma mémoire. Longuement. Je ne me souviens pas d’avoir entendu le mot handicap au collège, en parlant de Denys. Je ne me souviens pas d’avoir eu le besoin d’associer Denys à handicap pour le comprendre, l’apprécier comme individu et l’aimer. Nous étions jeunes, et nous ne pensions pas à catégoriser. Denys faisait partie de notre collège, Denys était l’un de nous. Denys, l’individu, transcendait sa condition. Pour toujours.
C) Dr. Michel Pézolet
Denys Leclerc, un étudiant qui a laissé sa trace
Au cours de mes trente-cinq années comme professeur au département de chimie de l’Université Laval, j’ai enseigné la chimie physique et la spectroscopie moléculaire à des milliers d’étudiants. Pour la très grande majorité de ces étudiants, je ne garde pas de souvenir particulier. Ce n’est toutefois pas le cas pour Denys Leclerc. Dès le premier cours, il m’a fortement impressionné. Malgré son handicap évident, il n’a pas hésité à poser des questions, ce que les autres étudiants du groupe, qui était pourtant petit, n’osaient pas faire. Même s’il posait beaucoup de questions, elles étaient toujours pertinentes et montraient souvent qu’il était en avance sur la matière que je lui enseignais. Il était visiblement très intéressé par la chimie physique. Comme il venait souvent me parler avant ou après les cours, je me suis vite rendu compte qu’il avait beaucoup de talent et que son niveau de connaissances générales était exceptionnel. Il était tout aussi bon en histoire qu’en sciences et il aurait pu choisir de faire carrière dans plusieurs disciplines. Denys Leclerc a laissé une trace indélébile au département de chimie de l’Université et je suis certain que tous les professeurs qui lui ont enseigné en gardent un excellent souvenir.